Sur le tard, Jacqueline Rousseau-Dujardin, Paris, Odile Jacob, 2015, 195 p.
Ce livre de pensées sous forme « de petites histoires » sur les changements d'états est porté par un style fluide, une fine observation, des savoirs approfondis et beaucoup d'humour.
Par une écriture nuancée et claire, évoquant des émotions, exposant des sentiments et des pensées, l'auteur cherche à atteindre « l'autre en commun avec moi » avec pour horizon le cours du temps et ses signes.
L'analyse de chaque situation a des traits spécifiques communs : bienveillance, curiosité, intelligence perpétuellement en éveil, liberté de pensée et une extraordinaire expérimentation de la joie.
Les souvenirs exposés dans une grande pudeur donnent la sensation d'une réflexion pourtant comme mise à nue. Avec humour, et un grande art de l'expression de ses pensées, d'affects, noués et dénoués, complexes ou simples, l'auteur touche quelque chose comme le sens de ce que vivre peut dire, vivre aussi pleinement que cela est possible.
Ainsi, Jacqueline Rousseau-Dujardin évoque les questions qu'un mortel qui aime cependant la vie peut être amené à se poser, interrogation à portée universelle. La narratrice s'est fracturée un os et elle évoque son impatience à être anesthésiée tant elle souffre: "Serais-je si impatiente si c'était la mort que j'attendais pour me soulager?"
La lecture de ce livre donne l'impression d'une vie consistante parce qu'aussi engagée.
Les sentiments, les emportements, les tristesses, les déchirements, les conceptions héritées ou défendues, la sensibilité, la tenue, la persistance de sentiments ou de pensées à travers les années ou leur affaiblissements, leurs caractères complexes et parfois contradictoires, les joies, le recul critique, la sexualité, les inquiétudes, les engouements ou les situations de différents moments de la vie, que l'auteur évoque des dysfonctionnements du système médical, qu'elle se penche sur le statut des femmes ou sur l'abrutissement par la publicité, qu'elle partage son expérience de grande musicienne, tous ces écrits rassemblés forment à mes yeux un magnifique ouvrage d'Essais* dans sa forme littéraire et philosophique, qui expose aussi un regard sacrément moderne sur le monde, sur le temps, sur le présent.
En lisant cet ouvrage de Jacqueline Rousseau-Dujardin, une pensée qui m'est chère et qui traduit assez bien ma façon à moi d'être m'est revenue : vivre chaque instant, se rapporter à tout être cher ou à tout ce qui nous est doux (comme le parfum des arbres en fleurs au printemps), comme si à l'instant suivant on pouvait en être privé à tout jamais, savourer au plus haut point, avec le plus de finesse et de présence ce qui parmi nos expériences est cher à notre cœur, à nos sens, précieux pour notre intelligence.
* Je pense aux Essais de Montaigne, mais aussi aux Pensées de Pascal ou aux Caractères de La Bruyère.