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Pas de représentation du corps dans ma peinture, mais mon travail plastique intègre l'expérience que je fais comme corps vécu, ou comme chair. Et par « chair », je fais référence au charnel tel que Merleau-Ponty nous donne à l'expérimenter plus encore qu'à le comprendre. La chair traduit, dans le langage de ce philosophe, le relief des choses et corrélativement leur écart et distance.
Dans une telle expérience de l'être au monde, le contact est impossible et inconcevable sans différenciation de schémas spatiaux ou corporels distincts. A contrario, si je n'ai pas l'impression ou la sensation de toucher un autre lorsque je pose pourtant la main sur lui, c'est que d'une certaine façon l'autre n'est pas vécu comme existant, il est indifférencié de ma chair, mais par contre-coup mon expérience charnelle elle-même est indifférenciée, non distincte, elle est comme inconnue à moi-même. Dans la philosophie de Merleau-Ponty, le passage du vocabulaire objectif « monde », « objet », « chose » à des articulations de sens « champ », « chair », « quelque chose », interpose dans l'expérience une nouvelle dimension comparable à la surface peinte dans la peinture dite non figurative. Cette surface qui ne montre rien de reconnaissable, ne donne pas un représenté, mais fait signe, comme un certain rapport au monde, vers une autre dimension de l’expérience.
Dans ma peinture, mon expérience corporelle s'impose comme espace, épaisseur irréductible qui me place dans une distance inconditionnelle aux autres et aux choses. Parfois, on tend la main vers un autre, on la pose sur lui et, en même temps qu'on le rencontre, on le sent, on perçoit qu'il sent et la main, le corps par son intermédiaire, peut interroger à quel degré l'autre sent qu'on le sent, ce qu'il sent de cette main posée sur lui, s'il sent quand on le sent sentir, si alors que je le touche, il me touche aussi. En touchant un autre, on peut parfois surgir à soi-même en même temps qu'à celui que l'on touche, mais son ressenti, son expérience et les miens sont non superposables, ils peuvent parfois empiéter en partie les uns sur les autres, s'emboîter localement, se prolonger les uns dans les autres, s'enrichir réciproquement.
Le corps est donc ce qui me met à distance, mais aussi la condition sans laquelle je ne rencontrerais pas les autres, je ne ferais pas l'expérience du monde; il est le dépositaire de toutes mes expériences (idée que j'emprunte à Merleau-Ponty, par ex. Œuvres, Gallimard, Quarto, 2010, p. 1611).
A part un tableau que j'ai peint en 1996, et que j'ai intitulé Ne tirez plus !, nulle figuration ou représentation humaine dans mes peintures, parfois une empreinte, souvent même car un de mes outils de prédilection est la main. Ma peinture est faite d'expériences charnelles surtout, émotionnelles aussi, intellectuelles parfois mais a posteriori, sensibles toujours ; elle s'ancre dans des « essences charnelles », elle se compose à partir du repérage d'évocations possibles, de l'expérience de l'espace, de la lumière, du lointain.
Merleau-Ponty dans L'Œil et l'esprit (1960) décrit l'œuvre de la peinture comme celle qui, par excellence, brouille toutes nos catégories - existence et essence, imaginaire et réel, visible et invisible - « en déployant son univers onirique d'essences charnelles, de ressemblances efficaces, de significations muettes » (Œuvres, Gallimard, Quarto, 2010, p. 1602). Dans le travail entre taches et touches, je cherche entre autre à laisser mon univers onirique, les modalités de mon rapport au monde, surgir et se dessiner, depuis de telles « essences charnelles ».

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Tag(s) : #lointain, #Merleau-Ponty, #parcours, #processus, #Stéphanie Ménasé
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