En mai 2016, lors du Colloque « Prise de Conscience dans la situation d'enseignement : le corps, le geste, la parole » (université de Créteil, co-organisé avec université de Diderot, LIRTES, TEC, Imaginer), j'ai parlé d' « Apprendre l'incarnation avec la Méthode Feldenkrais ». Le propos liminaire, rédigé en janvier 2016 et présenté pour intervenir dans ce colloque a paru dans une version abrégée dans les actes (disponible en ligne). Mais j'aimerais revenir sur une question qui m'a été posée. Cette question portait sur la place et le statut du mouvement dans la Méthode Feldenkrais :
Feldenkrais disait « le mouvement est indicateur, révélateur et guide. Si vous ne savez pas ce que vous faites, vous ne pouvez pas faire ce que vous souhaitez ». C'est une idée que Feldenkrais a souvent reprise avec des petites nuances de formulation.
Le mouvement n'est pas un but dans la méthode, il est le moyen le plus direct pour toucher aux processus à l'œuvre dans les apprentissages et pour favoriser l'émergence de conditions d'apprentissage - sur le modèle de la façon dont l'être humain une fois né commence à interagir avec le monde qu'il perçoit et qui l'entoure. Le développement sensori-moteur est la condition de tous les autres apprentissages.
Donc le mouvement, du point de vue du praticien, nous permet de comprendre certains fonctionnements et nous aide à repérer ou analyser des dysfonctionnements ; il est un moyen récurrent pour aider les personnes à découvrir ou à apprendre quelque chose sur elles-mêmes qui leur permettra de retrouver une plus grande cohérence entre leurs sensations, leurs affects, leurs pensées et leurs actions, cohérence qui leur procurera une satisfaction exactement comme quand enfant nous réussissions à la suite de la multiplication de tentatives à attraper un objet ou à faire quelque chose comme par exemple sauter en trouvant en nous la possibilité de nous propulser au dessus du sol (sacrée expérience).
Dans des textes comme 'L'être et la maturité du comportement, on peut penser que le mouvement est principal, mais je ne dirais pas ça; il est condition d'expérience et d'exploration, et en reprenant les mots de Feldenkais : il est « indicateur, révélateur et guide ».
Le mouvement est au principe de notre développement général, mais il n'est pas suffisant pour caractériser l'humain.
Si on se réfère au Cas Doris par exemple, on voit que le mouvement n'est pas au centre du dispositif, du processus véhiculant les remédiations ou les réapprentissages. La motricité qu'on trouve dans cette étude est très loin de celle d'un « corps sportif ». C'est d'ailleurs à mon sens un des meilleurs ouvrages de Feldenkrais. En revanche, je pense que le fait qu'il était d'abord ingénieur donne des éléments de compréhension importants sur son intérêt pour les processus, leur décomposition, les enchaînements, les constructions.
Bien entendu, il était judoka de haut niveau, ingénieur de l'ESTP à Paris (1928) et docteur en physique et en mécanique; iI ne considérait pas le corps comme une machine, mais il en étudiait les rouages mécaniques. Un docteur en physique ou en mécanique pourrait très bien faire une thèse sur le modèle du corps humain (et même l'organisme humain) comme modèle fonctionnel selon Feldenkrais. Une des questions de Feldenkrais était : 'comment ça marche?' et 'comment ça pourrait « fonctionner » de manière plus congruente, plus satisfaisante' ? et le "ça" en question était aussi un individu singulier avec des caractéristiques et des capacités spécifiques.
Le public de Feldenkrais était beaucoup plus divers que celui que les formations professionnelles de la Méthode Feldenkrais drainent aujourd'hui. A San Fancisco au milieu des années 1970, à Amherst au début des années 1980, il y avait dans ses formations (auditoire-ateliers d'exploration), de très nombreux scientifiques de nombreuses disciplines, c'est d'ailleurs aussi le premier public auquel il s'était adressé quand il avait formé, dans les années 1930, ses collègues chercheurs au judo.
MF venait aussi d'une tradition juive où la vie d'un homme a de sens à proportion de sa participation à l'amélioration du monde. En revanche, il avait en horreur toutes les élucubrations autour des « énergies ». L'énergie pour lui avait un sens physique en rapport avec la transmission d'une force ou l'émergence d'un mouvement dans des chaînes de transmission.
Le mouvement dans la méthode Feldenkrais constitue une modalité ; la motricité dans sa relation à la sensibilité ou sensorialité le premier rouage des découvertes et des enquêtes et le référent pour construire un processus d'apprentissage.
Donc le mouvement n'est pas une fin en Feldenkrais. Son inventeur rêvait même qu'on puisse parler de cette méthode sans jamais mentionner le mouvement, parce qu'il savait que la dérive vers un usage mécanique du mouvement était très ancrée dans nos habitudes culturelles.
S'il y a un but en Feldenkrais, il est à définir par rapport aux besoins ou aux désirs de chacun en regard du projet qu'il a pour lui-même.
Je reviendrai sur la question de l'éveil par rapport au Feldenkrais une autre fois.
Paris, le 27 mai 2016